Au gré des spectacles, le blog culturel (théâtre, danse, expositions) de Pascal Bély, spectateur nomade basé à Aix en Provence.

Derrière ce titre, une inquiétude, des questionnements, une réflexion. Existe-t-il beaucoup d’œuvres qui autorisent une telle cogitation ? Cela dit, « Mnemoark » du Suisse
Stefan Kaegi n’est pas la « révélation » du Festival, comme le laisse entendre la rumeur. Il faudrait pour cela que l’art transcende les
clivages. C’est loin d’être le cas avec cette oeuvre réductrice.
Ils sont cinq, âgés de plus de soixante ans, passionnés de modélisme. Ils ont reproduit la ligne de chemin de fer de leur canton, en Suisse. Ils sont accompagnés d’une comédienne et d’un autre
passionné, français celui-là, originaire d’Avignon. Ils nous proposent pendant plus d’une heure trente un voyage dans leur région, à l’heure de la mondialisation. J’ai parfois l’impression
d’assister à un film documentaire (le petit train dispose d’une minuscule caméra, les passionnés n’hésitent pas à prendre le caméscope pour nous offrir sur un écran géant des panoramas
saisissants !). La comédienne, avec son sifflet, est la chef de gare. Elle ordonne les arrêts et les départs pour permettre à chaque passionné d’expliquer, à leur échelle (réduite), les
effets de la mondialisation. Si la France s’inquiète de la Chine et des musulmans, la Suisse est préoccupée par l’Inde qui déstabilise tout à la fois le marché de la viande bovine et la culture
en imposant ses choix cinématographiques bolywoodiens ! Parfois, avec la comédienne, nos amis modélistes s’amusent à un jeu : celui qui gagne a le droit de revenir dans le temps et
d’être un personnage de modèle réduit.
Avec mes yeux de professionnel, je
reconnais dans ce dispositif la notion d’objet flottant développé par le psychiatre Philippe Caillé à travers l’outil du « jeu de l’oie » qui permet d’aider les familles et les équipes
à sortir des situations bloquées :« Les "objets flottants" développés par Philippe CAILLÉ et Yveline Rey consistent en stratégies, techniques,
outils qui, au sein de la relation d'aide, favorisent l'établissement d'une zone neutre. Cet espace intermédiaire de liberté garantit la possibilité d'un dialogue innovant. Le jeu de l'oie
systémique est un des "objets flottants" médiateur de la communication. Il dérive du jeu de l'oie traditionnel mais n'en conserve que l'idée d'un parcours semé d'embûches, matérialisé par un
tableau très simplifié ». « Mnemopark » est donc un jeu de l’oie avec ses cases (les arrêts des gares) et médiatise la
communication entre les personnes âgées, leur région, la globalisation et les spectateurs. « Ce parcours, qui se déploie dans plusieurs directions,
permet à la fois de réinformer les consultants ( couple, famille, institution...) sur eux-mêmes et de complexifier la
vision parfois réductrice de l'intervenant sur le problème. En substance, ce jeu de l'oie (Loi) systémique aboutit à une "co-construction" qui favorise un élargissement du champ. En " dépliant"
les strates successives de la structure qui relie les événements historiques, les valeurs, les sentiments et les jeux interactionnels de l'ici et maintenant, il contribue à modifier les regards
et en conséquence les attitudes de chacun. ». Stefan Kaegi sait-il qu’il a transposé le « jeu de l’oie » sur la scène? Quand « Mnemopark » prend cette dimension thérapeutique, l’émotion est palpable surtout lors du jeu où les passionnés remontent leur passé. Mais cette dimension est
noyée dans le dispositif, dans le jeu du jeu.
Avec mes yeux d’occidental curieux de tout, ouvert aux articulations complexes, la vision de la globalisation à travers ces personnes âgées est passéiste,
égocentrique. Elles sont ridicules à s’amuser ainsi devant nous et le public l’est tout autant d’assister à ce petit jeu. Il n’hésite d’ailleurs pas à se marrer lorsque le provençal prend la
parole. On rit de lui comme s’il était une bête de foire. Je me surprends à me moquer d’eux. J’ai honte.|
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