Au gré des spectacles, le blog culturel (théâtre, danse, expositions) de Pascal Bély, spectateur nomade basé à Aix en Provence.
« Méfisto for ever » sidère car cette pièce prolonge à la fois le texte initial mais aussi
guide notre regard bien au-delà ce que nous voyons sur scène. Le travail du son est exceptionnel: les comédiens (petits micros collés sur la joue) nous murmurent presque comme pour réveiller nos
consciences. Quand le ministre de la propagande hurle son idéologie nauséabonde, le son ne sature jamais, mais produit un écho saisissant. Les lumières illuminent avec beauté les parts d’ombres
des acteurs, métaphore de nos ambiguïtés. La vidéo, loin d’être un effet technique à la mode, prolonge la scène pour évoquer l’outil de contrôle omniprésent de nos sociétés modernes. Alors que la
troupe répète Hamlet, les comédiens allongés sur des tables sont filmés en hauteur. L’image restituée est impressionnante tel une contre plongée cinématographique d’une caméra de surveillance :
d’où regardons-nous cette pièce ? Un jeu dans le jeu se met alors en place : la question sur le rôle de l'art au cœur du nazisme n’est pas une réponse linéaire, mais un enchevêtrement de
questionnements. Nos statuts bougent (de « consommateur » de culture, de citoyen, de spectateur dans l’ici et maintenant) et ne cessent de se croiser au cours de ces trois heures
époustouflantes de théâtre. La mise en scène de « Mefisto for ever » fascine, hypnotise par sa justesse, sa beauté et sa modernité. En effet, le texte initial de Klaus Man se prolonge
alors que le rideau est baissé suite au suicide du ministre nazi de la culture. C’est alors que son remplaçant « démocrate » demande à Kurt Köpler de reprendre la programmation en contrepartie de
« respecter les objectifs » de l’actuel régime. D’une idéologie à une autre, le théâtre est de nouveau confronté à de nouveaux dilemmes. Kurt Köpler est alors incapable de commencer sa phrase
("je..."; "je..."), faisceaux lumineux pointés sur ses tempes comme un révolver prêt à se décharger. Ce bégaiement est maintenant le nôtre.
Cassiers nous laisse seul avec nos questions. Comment l'art peut-il composer avec l'époque
néo-libérale qui s'ouvre? Comment les Directeurs des structures institutionnelles répondent-ils et se positionnent-ils à l'égard des injonctions des politiques où les objectifs quantitatifs
dictent le projet culturel ? Comment le public, par ses attentes (plus proches parfois du divertissement que de la coconstruction du sens), participe-t-il à transformer l'art en produit sensible
aux effets de mode ? "Mefisto for ever" ne répond nullement à toutes ces questions, mais les provoque. Quand Chrisitine Lagarde, l’actuelle Ministre de l’Économie, recommande d’arrêter
de penser pour privilégier le travail productif ; quand Christine Aubanel évoque la productivité transposée à la culture, il est urgent de définir un projet global européen qui dépasse celui
d’Avignon. Le Festival pourrait être une caisse de résonance, une agora exceptionnelle. La nomination de Roméo Castellucci comme artiste associé en 2008 a de quoi laisser circonspect eu égard au
défi intellectuel et politique lancé par Cassiers et tant d’autres…
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