La scène de la Cour des Ursulines est à l’image d’un chantier. Des gravats et des morceaux de plastique font office de décor comme si tout était à (re)construire. Ce
soir, deux pièces de Dominique Bagouet (« Une danse blanche avec Éliane » et « F et Stein - réinterprétation ») s’y jouent pour peut-être tout remettre en
chantier… C’est un moment important : je n’ai jamais connu ce chorégraphe, mais je me souviens de sa mort comme d’un tremblement de terre dans le milieu culturel et d’un choc pour les
homosexuels frappé par le Sida. Je suis donc assis dans les gradins de ce lieu mythique où ma propre histoire (le souvenir de mes amis emportés par cette maladie) rencontre celle de Montpellier
Danse qui doit tant à Dominique Bagouet.
Quand arrive Grégory Beaumont pour « Une danse blanche avec Éliane », accompagné de
l’accordéoniste Jean Didion, j’ai le souffle quasiment coupé. Quinze minutes où le temps est totalement suspendu, où ses sauts d’ange font deviner ses ailes. C’est beau comme une danse
intemporelle qui franchirait toutes les cloisons. Elle est intergénérationnelle et le Ballet de Lorraine assure la transmission avec brio. Nous sommes le public de Dominique Bagouet et je ressens
intérieurement le bonheur d’être devenu un passeur.
« F et Stein » est d’un tout
autre registre. Le mot contemporain accolé à la danse prend tout son sens. Un guitariste de rock (surprenant Sven Lava) rencontre un chorégraphe (Christian Bourigault, ancien danseur de Dominique
Bagouet). A deux, ils vont fusionner l’électrique et le fragile, la partition balisée avec le chaos des mouvements du corps. C’est une course poursuite haletante entre le sage et le fou, entre le
fou et le délirant, entre le paysage et le territoire ! Dominique Bagouet donne au rock l’espace qu’il n’a peut-être jamais eu sur une scène, le plus souvent cantonné au groupe, aux
projecteurs et à la foule en délire. Ce soir, le rock est l’énergie vitale, la danse est le sens pour ne pas mourir. La force de cette œuvre n’est plus à chercher dans la beauté technique du
geste (sur ce point, les puristes du mouvement sont déçus) mais dans cette co-construction où l’art émerge à chaque coin du plateau. Alors que tout est fini, je m’étonne d’être transporté par ce
rock qui continue de se diffuser, à l’image d’un sablier renversé par la chorégraphie de Dominique Bagouet. Sublime.
Pascal Bély
www.festivalier.net
♥♥♥♥♥♥ "Solos pour Bagouet" ont été joués le 24 juin 2007 dans le cadre du Festival
Montpellier Danse.
Crédit photo: Jean Gros-Abadie